samedi 15 décembre 2007

MIROIR, MIROIR

Je me lève et je me bouscule.

Face à la psyché, debout au saut du lit, je m’immobilise. Ou plutôt me paralysé-je, médusé, dévisageant mon reflet comme un profil anatomique de manuel de sciences, coupé dans le sens de la longueur, muscles et tripes à l’air. Mon teint dans le tain, portrait sidérant de ma nudité métaphysique.
Tétanisé, j’avise des pommettes galiléennes, des yeux modiglianiques, un sourire léonardesque et une tignasse samsonite. Je scrute le clair-obscur rembrandtien de mon faciès qu’un frottoir gainsbardien obombre la pâleur préraphaélite. J’observe avec circonspection les chevilles oedipiennes, le piercing vangoghien, la cuisse digne de Feydeau, le torse de Mishima et le cul de Michel-Ange. Je jauge en reculant une plastique warholiste à la géométrie picassienne, harmonie non-euclidienne d’un corps en déclin.
Je m’adonne à un exercice de physiognomonie balzacienne. J’étudie les traits d’expression de mon visage, prodromes des rides, ces tranchées fines comme filées à la lame d’opinel dans lesquelles se terrent mes turpitudes dantesques, mes doutes pyrrhoniens, le bleu de mes dilemmes cornéliens, terrées pour déchirer la peau, ces lignes parcheminant l’épiderme comme le tracé de mes errances rimbaldiennes… On lit sur mon visage comme dans un livre ouvert - regardez ! - on peut y détailler mes complexes freudiens, mon spleen baudelairien, les affres d’un moral kafkaïen… Regardez bien, ne flairez-vous pas, extérieurement, ma candeur rousseauiste, mon anti-cléricalisme voltairien, mon fatalisme camusien, la truculence rabelaisienne de mon humour…? Ne discernez-vous pas en apparence les saillies de mon caractère, de l’hermétisme mallarméen, de l’incongruité donquichottesque, de l’opiniâtreté stakhanoviste, un grain de phallocratie schopenhauerienne, un brin d’altruisme spinoziste…? Ou percevez-vous l’esprit, la pensée dans les plis, du rationalisme cartésien, du syncrétisme nietzschéen, de l’existentialisme sartrien, ma recherche kantienne du sublime d’un battement de cil platonicien…? Ne disséquez-vous pas dans mes courbes un appétit gargantuesque allié à une soif pantagruélique ?
Regardez encore ! déshabillez-moi. Ne contemplez-vous pas un romantique lamartinien, égratigné par ses liaisons laclosistes, ses ressorts sadomaso, ses fantasmes genestiens, sa corruption aristotélicienne…? Ne devinez-vous pas mes mœurs socratiques, mes tendances gidiennes, mes penchants wildesques, monstration adamique de marivaudages peu académiques…? Une fois pour toutes, reluquez ce mal-être verlainien, une détresse herculéenne que j’ai l’art de camoufler sous un cicéronage logorrhéique, d’éluder par détours homériques et digressions proustiennes, de masquer par mes divagations nervaliennes, tandis que le fond véritable de mes états d’âme se heurte à l’ineffable heideggérien. Je ferme les yeux, se dessinent en phosphènes mes luttes hégéliennes, mes excès bukowskiens, mes outrances moliéresques, toute l’absurdité beckettienne de ma vie en prose.

Face à la psyché, je m’admire pour le meilleur et pour le pire. J’adonise dans ma propre réflexion, en tenue d’Adam, exhibant mes parallèles et mes fêlures comme un barnum son cirque de phénomènes. Je me vois, de tête en pied, entièrement fragmenté, étrangement composé, d’autres recomposé.

Tous les hommes sont uniques, dit-on.
Il n’y aurait donc de chacun qu’un seul exemplaire.

Face à la psyché, je me toise d’un dégoût wagnérien. Je me maintiens, seul dans un être grouillant de références et de latences. Le temps d’une révolution copernicienne, tout ce qui me faisait moi semble s’être subordonné au déjà-vu, au déjà dit, au déjà fait. Tout ce qui me caractérisait s’affilie subitement à des réalités, resucées du passé ou de la mythologie, déchirant mon ego, fêlant mon cogito, laissant dans sa béance putride la douleur d’une révélation : que l’inédit est chimère, la reproduction ostensible, que tout est copie, carton, éternelle contrefaçon.

La mutilation narcissique est mon violon d'Ingres.
Ce listing appelle un lifting.

(PS : Un immense merci à So Long pour son inestimable savoir philosophique)

vendredi 14 décembre 2007

FAMELIQUE HEURE

Top.

La tour Eiffel, le bateau-mouche. On me dit que mon écriture est bandante. Je pars en Irlande pour une dizaine de jours. Me ressourcer. Me ménager. Me rouler dans l'herbe des pubs. On me dit qu'on me paye le taxi. Faire le plein, pour les fêtes, pour les enfants, pour l'argent de la famille. On me répond par une chanson, par blog interposé. L'hôtel des Invalides, le musée d'Orsay. On me dit qu'on partage le taxi. J'emporte avec moi mon ordinateur portable, avec tout plein de films dedans, j'emporte une palanquée de livres, prévois une cure de classique. Promenade d'une heure sur la Seine. On me dit que je ne suis pas clair. M'atteler à Voltaire, à Lamartine, aux romans russes du XIXe. On me dit que j'interprète mal un lapin. Pourtant j'ai mal géré les horaires du musée Rodin. Alors que par moins 5 degrés c'est le coup du lapin que j'aurais préconisé. On me dit que je suis un guide prévenant. J'ai un exposé à préparer. Promenade intemporelle aux abords du lac, entre les ruines de l'abbaye, dans la nef de l'église, dans la forêt qui cache une étrange usine. On me dit Quitte ou double. Je dis que je ne prends pas le taxi. Pas l'heure. Pas l'envie. Pas l'intérêt. Retour d'Irlande à temps pour le réveillon. On me dit bientôt. Oui, bientôt. Me déraciner.

Top.
TRAINSPOTTING


INDE, Tamil Nadu, en chemin pour Ooty, août 2007.
(copyright : BaRoN RoUgE)

mercredi 12 décembre 2007

SMS

Top.

Relation épistolaire, éparpillée. Les livres me tombent des mains. Ma responsable est promue, elle passe du sous-sol au troisième étage, celui des diplomates. Chroniques urbaines, j'ai envie d'écrire les miennes. Ceux qui m'aiment prendront le train. Du coup, ma salope de responsable devient une salope quelconque. Exégèse de textos inextricables, asexués. Dans chaque bouquin l'histoire d'un amour, ou plusieurs, tableau de chasse d'eau de l'auteur. Aucun intérêt à la haïr, cette pute énarque dont l'incurie confine à la débilité. Des tickets, horaires de gare, prix cassés. Quatrième de couverture, mauvais résumé. Elle a quatre ans de plus que moi, la garce. Messages succincts, subliminaux, suppositoires. On commence un chapitre sans terminer les autres, c'est du n'importe quoi. Avec sa salopette à gros boutons, on dirait une endive en tweed. Economie des mots pour affection décuplée. Moins on écrit, plus je serre les poings. Moins elle en fait, plus je serre les dents. Moins il en dit, plus je m'en ressens. Suck My Samsung.

Top.

mardi 11 décembre 2007

LA PAUSE


INDE, Kerala, Quilon/Kollam, août 2007.
(copyright : BaRoNRoUgE)

dimanche 9 décembre 2007

INSTANTANE # 25

Inde. État du Karnataka. Hampi.
Il me demanda gentiment d’attendre sur la terrasse, en réalité un terre-plein qui dégageait le toit d’une maison d’un étage. Tandis qu’il préparait la chambre et le lit, je jetai un œil au ciel capricieux, aux jolies bâtisses à la peinture fraîche et aux couleurs lumineuses qui font chambres d’hôtes, au paysage saisissant. Un peu plus loin, le grand gopuram du temple Virupaksha, où une éléphante bénissait les visiteurs contre une ou deux roupies, se découpa à l’avant-plan des collines berçant les ruines et les énormes cailloux. Des chiens errants jappaient dans les ruelles. Il m’appela, tout était prêt.
J’entrai dans une chambre sommaire, étroite. Deux lits simples se faisaient face. Je posai mes affaires sur l’un et, à ses vœux, m’allongeai sur le ventre dans l’autre. Je retirai ma chemise et desserrai mon jean à la taille. Il enduisit ses mains d’une huile odorante, au parfum capiteux, il les frotta l’un contre l’autre habilement. Il savait se servir de ses dix doigts.
Pendant qu’il pétrissait ma peau par des gestes appuyés et rotatifs, me donnant l’impression d’user de plusieurs paires de bras, tel un Ganesh réincarné, il me parla en anglais. Les yeux fermés, incapable de répondre sous peine de gémir lascivement, je m’abandonnai à son expertise balsamique et à son phrasé sédatif. La lotion ayurvédique pénétrait dans ma peau rougie, comme un brûlement. Détendu, j’exsudai le bien-être.
Assis en tailleur sur le lit, je penchai en arrière ma tête bien coincée entre ses mains qui malaxaient mon cuir chevelu. Ses phalanges, qui tapotaient mon crâne comme un joueur de piano. Ses paumes, qui pinçaient mes épaules. Ses doigts, qui piquaient mes omoplates. L’huile de massage, graissant mes cheveux, diffusa une sensation de frais, de primesautier. L’esprit allègre et allégé, je pus rouvrir les yeux, j’écoutai son histoire.


Il était originaire du Nord du pays. Un jour, il rencontra une fille, une belle fille de cette région, et en tomba fou amoureux. Ils se marièrent, eurent un fils, Rishi. Ses parents n’avaient jamais rencontré la femme de sa vie. N’avaient jamais essayé. Ne l’avaient jamais souhaité. Pour eux, ce mariage provoquait un déclassement, elle était une fille du Sud, une « Noire ».
Il déplorait leur mépris envers celle qu’il aime. Car sa fierté à lui, c’était de n’avoir pas cédé aux coutumes de caste, aux conventions d’une société conservatrice, privilégiant l’endogamie par tradition.
Il avait contracté un mariage d’amour, pas un mariage de raison. C’est rare, d’avoir pu faire ce choix, d’avoir eu le courage : cela suffisait à le rendre heureux. Ça, et son fils de trois ans, dont le portrait ornait à lui seul les murs glabres de la chambre. Ce fils aux cheveux longs qui, quand je patientais, courut en pleurant sur le terre-plein, poursuivi par sa mère qui s’obstinait à le brosser. En hindi, Rishi signifie « le Méditateur ».
Il avait une mission et un rêve à poursuivre : remonter dans le Nord, avec sa petite famille, pour faire baptiser son fils au temple où priaient ses parents. Ainsi, il prenait un soin extrême des cheveux de Rishi en prévision de la tonsure, et en s’installant à Hampi, s’était instruit des techni-ques de massage locales pour en faire son métier.

Habité par ce but, il essayait d’économiser. Me montra son livre de comptes, l’argent qu’il était difficilement parvenu à mettre de côté. Lui manquait encore un tiers de la somme. Le racket sévissait ici, de la part de celui qui redistribuait les touristes à ses partenaires et lui fournissait ses clients en échange d’un pourcentage gourmand. Une sorte de mafia sympathique. Ralentit sa déjà lente thésaurisation.

Je l’observais et le questionnai avec pudeur. Je signai son livre d’or, d’une phrase en français que je ne lui traduirai pas. Je ne déclarerai pas à Nic, le parrain, le montant exact de la transaction et lui mentirai opiniâtrement. Je ne lui reverserai que ce qu’il mérite. C’est-à-dire peu. Je participais à sa résistance. Je pouvais l’aider. Je voulais l’aider. Avoir été complice de l’accomplissement d’un rêve fut peut-être la plus fraternelle des rémunérations.

Il me transmit de l’amour.
Lui, s’appelait Nilesh.

vendredi 7 décembre 2007

LE LIBRAIRE RIT

Mon banquier devrait me bannir du boulevard Saint-Michel. Excommunication pour raisons économiques. Mon banquier, ou encore mes parents, mon employeur, mes amis, mon amoureux, et tous ceux que ma santé intéresse. On devrait par tous les moyens m’éloigner de ce quartier suppliciant, ou faute de me retenir, de me confisquer tout moyen de paiement, de me bander les yeux, de m’attacher les mains derrière le dos, n’hésitez pas à user de torture s’il le faut : cela ne saurait être pire que ce que je subis sur place.

Les coupables, je peux sans mal les identifier. Les localiser. Les dénoncer. Les coupables, ce sont ces légions de bacs de livres à prix réduits qui champignonnent à l’extérieur et à l’intérieur d’incommensurables magasins, acheteurs au particulier et revendeurs discount, magasins à enseignes assez caractéristiques de ce boulevard sur lequel ils prospèrent. Je suis parfaitement incapable de leur résister, à ces cuistres du roman au rabais. Je suis malade de ces bouquinistes, professionnels de la braderie, complètement malade et accro à leur came.

Le rituel maladif se répète à chaque fois. Cela se passe ainsi. Je commence par chiner, feignant la distraction, le téléphone portable vissé à l’oreille, une cigarette entre le majeur et l’index, je fais mine de regarder par pure curiosité. Puis les symptômes se manifestent rapidement, mes mains deviennent incontrôlables, font défiler avec autorité, un à un, les titres et les auteurs à mes yeux inquisiteurs, qui les scannent, et dont aucun nom ne doit leur échapper. Mon attention est happée par leur surnombre, éveillant le désir irrépressible de repérer l’aiguille dans sa botte de foin. Je leur suis soumis, hypnotisé par ces étiquettes qui indiquent un coût affolement bas, par ces kilomètres de papier et de lecture qui me font l’effet d’un appel de phare, d’un coup de coude complice, d’une caresse de pied chaleureuse sous la table.
Enclenchant d’instinct le pilotage automatique, mon esprit contaminé dirige mes gestes et s’accapare ma conscience, il m’assaille de refrains confortants et de rengaines consuméristes, de la famille des « l’argent est fait pour être dépenser » et d’un très efficace « n’est-ce pas une façon intelligente d’acheter que de secourir ces livres aban-donnés ? ».
Je cède. Inéluctablement. Lamentablement.

Je repense à une phrase lue récemment : « Un livre qui mérite d’être lu est un livre qui mérite d’être acheté ». Mais tout livre qui donne envie sur le moment d’être acheté ne mérite pas d’être lu ! Sauf que face à ces satanés baquets fourre-tout dans lesquels on fouille avidement et dont on ne peut ressortir sans un ou plusieurs petits pavés qu’on jettera dans la mare de sa mémoire, il est impossible de me faire entendre raison. J’avise avec gourmandise cette avalanche étourdissante de livres, la brasse indéfiniment. Et passe immanquablement à la caisse.

C’est problématique.

Attendez, ce n’est pas tout. J’ai une nouvelle lubie, d’un ridicule psychorigide inégalable. Entendu que je n’ai aucune affection particulière pour les livres de poches, trop passe-partout et amputés du charme de leur format originel, fades et souvent mal reproduits, je me suis mis martel en tête de remplacer progressivement les livres de poche que je détiens de mes auteurs préférés par leur équivalent initial… Tout ça afin de me constituer une bibliothèque digne d’un bibliophile, qui soit le reflet de mes goûts littéraires sans sacrifier l’esthétique à l’exhaustivité.

J’ai vécu la semaine dernière un épisode paroxystique de ce phénomène. Après dépôt de mon dossier de réinscription à la Sorbonne, je commettais l’imparable erreur de me trouver sur ce dangereux boulevard et de n’avoir rien de prévu avant plusieurs heures. Combinaison de deux facteurs patho-gènes… Ça n’a pas loupé. Résultat des courses :

Gibert Jeune : 8 unités, pour 24 euros.
Le Boulinier : 11 unités, pour 20 euros.
Le magasin d’à-côté : 9 unités, pour 27 euros.

Ce qui monte le total à 28 livres pour la modique somme de 71 euros. Rapport qualité/prix imbattable. Mais en termes de temps disponible de lecture, soustrait à une journée de 24 heures, divisé par l’hypoténuse au carré du volume de la pyramide de livres qui déjà patientent inviolés sur mes étagères, c’est catastrophique.

Je n’ai pas fini d’en manger, de la littérature. L’ennui, c’est le risque d’indigestion : il n’y a pas plus grand gâchis que d’avoir à vomir ses nourritures spirituelles.

Ceux qui n’ont pas à se plaindre ont pignon sur rue, au boulevard Saint-Michel. Ce maudit boulevard. Ce boulevard de l’arnaque sur lequel je ne poserai plus le pied. C’est fini. Plus jamais. C’est fini, et pour sûr ! Car tout de même, quand on participe à ce point à leur chiffre d’affaire, quand un client vous renfloue un budget braderie, quand à lui seul un client vous rentabilise le magasin, EST-CE TROP DEMANDER QU’UN PETIT GESTE COMMERCIAL, HEIN ?

mercredi 5 décembre 2007

LA VIE EN CIRRHOSE

Des yeux qui font mouiller les miens
Un rire qui opère sur ma bouche
Voilà le portrait sans retouches
De l'homme qui n'est plus mien

Quand je m'en prends dans le foie
Ma peine part tout bas
Je vois la vie en cirrhose
Il faut des bouteilles autour
Une bouteille par jour
Pour me faire quelque chose
Il est entré dans mon coeur
Une part de liqueur
Dont je connais la dose
C'est mal pour moi, être sans lui, dans la vie
Je me suis juré de lui ôter la vie
Et dès que je l'aperçois
Alors je sens en moi
Mon coeur qui se broie

Des nuits d'alcool à plus finir
Un grand bonheur qui cède sa place
Les ennuis, les chagrins se tassent
Bourré, bourré à en vomir

Quand je m'en prends dans le foie
Ma peine part tout bas
Je vois la vie en cirrhose
Il faut trinquer à l'amour
En plusieurs verres par jour
Pour me faire quelque chose
Il est entré dans mon coeur
Une part de liqueur
Dont je connais la dose
C'est bien pour moi, pas pour toi, dans la vie
Tu me l'as dit, m'a jugé, pour la vie
Et dès que j'aperçois
Alors je sens en moi
Mon coeur qui se broie

lundi 3 décembre 2007

L'ECRIT VAIN

La création est une torture qui rend chaque accomplissement libérateur. Un sentiment de rédemption, une fierté euphorique inondent alors le doute, cautérisant les plaies. Un tsunami antiseptique ! J’aime le doute comme j’aime créer. Les deux sont indissociables, le doute secouant l’inspiration, la création appelant le doute, ils sont inséparables et je les aime sur un pied d’égalité. En soi, et surtout parce qu’en surmontant l’un on sent de l’autre les mystères se livrer, les pièces du puzzle s’imbriquer et la sève monter, jusqu’au jaillissement terminal. Un orgasme sal-vateur. Je renierais tout pour cet onanisme-là. J’aime le doute comme j’aime créer, rien de plus logique : j’aime ce qui mène à ce que j’aime.

Par création, j’entends l’écriture.

De tous les arts, elle est la matrice. Une nappe infinie qui les enveloppe et leur tricote une écharpe de mots pour les décrire, les sublimer, transmettre leur message. L’écriture fait parler les arts muets, prosopopée d’une sculpture, d’une toile, d’une architecture, d’une photographie, d’une plastique, elle les fédère et les relie par le fil d’une même aiguille.
Elle a pour chas l’inspiration : un trou commun aux artistes.
L’écriture peut tout dire et même choisir de ne pas dire, elle peut faire comprendre par ellipse, par procédés rhétoriques, par un tour de passe-passe inhérent aux initiés. Elle n’a aucune limite, elle fait tâche d’huile, par vocation. Elle est intègre. Elle est entière.

C’est elle, qui prend [en moi] toute la place.

Tant que la boucle n’est pas bouclée, on est acculé, par le ressac de sa motivation. On est éreinté, par une érosion coupable, par un funambulisme sans filet. On est tendu, par cette gymnastique intellectuelle périlleuse qui nous menace à tout moment d’un claquage ou d’une fracture. On est attendu. On accuse le coup. Dans ce cruel processus contorsionniste, il n’y a de repos christique avant la complétion.

En attendant le point final, la création détruit.

samedi 1 décembre 2007

INSTANTANE # 24

Paris. Saint-Paul. Brasserie La Tartine.
Le couple s’installe à une table pour deux, isolée, près du comptoir et de la porte d’entrée, requête pointilleuse pour discussion privilégiée. Agitant un verre de vin, l’un expose ses fêlures, décrypte ses torts, analyse avec une étonnante lucidité les soucis à résoudre ; et ponctuant sa démonstration d’une assurance empruntée, il en déduit par défaut à la fin de leur histoire. Mais l’autre refuse d’admettre, il réfute les arguments, réplique à hauteur d’effronterie, se réfugie dans une rengaine qui s’effrite un peu plus à chaque cigarette.
Bientôt il n’y aura entre les amoureux plus qu’une inamovible absence, un arrière-goût de gâchis, une écoeurante fadeur, et un préfixe datant au passé. Évitant un regard où perle une larme que l’autre n’a pas su retenir, chacun campe sur ses positions, assumées crânement puis consumées dans le cendrier. Rattrapés par une émotion tout en finesse, tout en souplesse, tirant du rire à la torpeur, une émotion propre aux adieux de raison, des adieux peu convaincus, ils s’acheminent péniblement vers une conclusion à contusions. Tout vient à point qui est trop tendre : à mon retour des toilettes, ta chaise est vide.