Je me lève et je me bouscule.
Face à la psyché, debout au saut du lit, je m’immobilise. Ou plutôt me paralysé-je, médusé, dévisageant mon reflet comme un profil anatomique de manuel de sciences, coupé dans le sens de la longueur, muscles et tripes à l’air. Mon teint dans le tain, portrait sidérant de ma nudité métaphysique.
Tétanisé, j’avise des pommettes galiléennes, des yeux modiglianiques, un sourire léonardesque et une tignasse samsonite. Je scrute le clair-obscur rembrandtien de mon faciès qu’un frottoir gainsbardien obombre la pâleur préraphaélite. J’observe avec circonspection les chevilles oedipiennes, le piercing vangoghien, la cuisse digne de Feydeau, le torse de Mishima et le cul de Michel-Ange. Je jauge en reculant une plastique warholiste à la géométrie picassienne, harmonie non-euclidienne d’un corps en déclin.
Je m’adonne à un exercice de physiognomonie balzacienne. J’étudie les traits d’expression de mon visage, prodromes des rides, ces tranchées fines comme filées à la lame d’opinel dans lesquelles se terrent mes turpitudes dantesques, mes doutes pyrrhoniens, le bleu de mes dilemmes cornéliens, terrées pour déchirer la peau, ces lignes parcheminant l’épiderme comme le tracé de mes errances rimbaldiennes… On lit sur mon visage comme dans un livre ouvert - regardez ! - on peut y détailler mes complexes freudiens, mon spleen baudelairien, les affres d’un moral kafkaïen… Regardez bien, ne flairez-vous pas, extérieurement, ma candeur rousseauiste, mon anti-cléricalisme voltairien, mon fatalisme camusien, la truculence rabelaisienne de mon humour…? Ne discernez-vous pas en apparence les saillies de mon caractère, de l’hermétisme mallarméen, de l’incongruité donquichottesque, de l’opiniâtreté stakhanoviste, un grain de phallocratie schopenhauerienne, un brin d’altruisme spinoziste…? Ou percevez-vous l’esprit, la pensée dans les plis, du rationalisme cartésien, du syncrétisme nietzschéen, de l’existentialisme sartrien, ma recherche kantienne du sublime d’un battement de cil platonicien…? Ne disséquez-vous pas dans mes courbes un appétit gargantuesque allié à une soif pantagruélique ?
Regardez encore ! déshabillez-moi. Ne contemplez-vous pas un romantique lamartinien, égratigné par ses liaisons laclosistes, ses ressorts sadomaso, ses fantasmes genestiens, sa corruption aristotélicienne…? Ne devinez-vous pas mes mœurs socratiques, mes tendances gidiennes, mes penchants wildesques, monstration adamique de marivaudages peu académiques…? Une fois pour toutes, reluquez ce mal-être verlainien, une détresse herculéenne que j’ai l’art de camoufler sous un cicéronage logorrhéique, d’éluder par détours homériques et digressions proustiennes, de masquer par mes divagations nervaliennes, tandis que le fond véritable de mes états d’âme se heurte à l’ineffable heideggérien. Je ferme les yeux, se dessinent en phosphènes mes luttes hégéliennes, mes excès bukowskiens, mes outrances moliéresques, toute l’absurdité beckettienne de ma vie en prose.
Face à la psyché, je m’admire pour le meilleur et pour le pire. J’adonise dans ma propre réflexion, en tenue d’Adam, exhibant mes parallèles et mes fêlures comme un barnum son cirque de phénomènes. Je me vois, de tête en pied, entièrement fragmenté, étrangement composé, d’autres recomposé.
Tous les hommes sont uniques, dit-on.
Il n’y aurait donc de chacun qu’un seul exemplaire.
Face à la psyché, je me toise d’un dégoût wagnérien. Je me maintiens, seul dans un être grouillant de références et de latences. Le temps d’une révolution copernicienne, tout ce qui me faisait moi semble s’être subordonné au déjà-vu, au déjà dit, au déjà fait. Tout ce qui me caractérisait s’affilie subitement à des réalités, resucées du passé ou de la mythologie, déchirant mon ego, fêlant mon cogito, laissant dans sa béance putride la douleur d’une révélation : que l’inédit est chimère, la reproduction ostensible, que tout est copie, carton, éternelle contrefaçon.
La mutilation narcissique est mon violon d'Ingres.
Ce listing appelle un lifting.
