samedi 6 février 2010

RENTRER D'IRLANDE ET CHOISIR

En CM1 j'avais emprunté le Guide Michelin Europe de mon père, dans la cour de récréation je traçais au stylo rouge le parcours de mon tour du monde.

Pôle Emploi m'a radié - à peine réinscrit et déjà bouté dehors, comme si la déshumanisation opérée par la froideur d'automate de leur plate-forme téléphonique, payante quand on utilise un téléphone portable, ce qu'on doit faire quand on n'a pas de ligne fixe, comme si l'impossibilité d'obtenir la ligne directe de son agence attitrée et la réduction de leur disponibilité avec fermeture des services le vendredi à partir de midi, en ces temps de crise où le chômage croît dramatiquement, ne suffisaient pas, on radie à tour de bras. C'est tellement plus pratique à la veille des élections de faire baisser le taux de chômage en truquant les statistiques qu'en étant réellement efficace.

Je me couche tard, je me lève tard, ma promiscuité avec le pommeau de douche est aléatoire et je me branle en moyenne deux fois par jour devant du porno : je suis redevenu adolescent.

C'est officiel. Je grasse-matine à mort, je procrastine, je glande, je me demande ce que je vais devenir, ce que je veux faire plus tard, quand je serai grand, tout est là. Je cache des trucs à ma mère, tel qu'un séjour à Rome de quatre jours (évidemment elle l'apprend et on s'engueule comme du poisson pourri, cette fois c'est elle qui m'a raccroché au nez). Je fantasme ce que je voudrais faire au moment-même où je pourrais le faire, mais je demeure presque inerte, contemplatif et mou, comme un boutonneux de quatorze balais décérébré par ses obsessions hormonales. Plaire, se fabriquer un corps qui plaît, abattre ses pulsions. Je pensais valoir mieux que ça, être capable de mieux. Il faut croire que non. L'adolescent semi-planqué sous le poids des études et d'un début d'envol professionnel tardif a resurgi. Il fait des dégâts. Il squatte et s'installe.

Mon Irlande de Noël fut familiale, comme toujours, douce et reposante. Revigorante, même, à condition d'oublier que la vieillesse est un naufrage et de ne pas remarquer que ma grand-mère se courbe de plus en plus, qu'elle monte le son de la télé à un niveau qui incommoderait un sourd-muet, qu'elle se met à tituber, errer et radoter. Je fis semblant de ne pas relever sa Quasimodoïsation, m'enfonçant dans la saison 1 de Six Feet Under telle une préparation psychologique à l'inéluctable disparition des doyens de la famille, tôt ou tard, plus tôt que tard d'ailleurs. Mon oncle qui barbotait en Espagne, absent comme mes tantes américaines, celle qui s'est calmée dans son délire avec Jésus et celle qui soutenait Bush, ma tante irlandaise qui se durcit, ma cousine et ses deux ou trois tentatives de suicide, son frère qui devient obèse fiancé à une néo-obèse comme lui, son fils qui grandit dans une maison à quatre générations, une maison de femmes, cinq ans déjà. C'est lui qui nous enterrera tous. Je crois avoir compris pourquoi la famille m'angoisse tant : c'est une cellule fixe où on mesure le temps qui passe, au travers de ceux qui naissent, de ceux qui meurent, de ceux avec qui on compte les rides qui apparaissent et les souvenirs d'enfance. On ne se défait pas de sa famille. Ma grand-mère est la dernière des quatre quarts encore en vie.

Pour certains on a raté sa vie si on n'a pas une Rolex à 50 ans, pour moi ce serait de n'avoir pas accompli un tour du monde. Master histoire option géographie, est-ce un hasard ?

J'étais fier de moi, au retour de New York, d'avoir épluché le FUSAC et d'avoir répondu à une dizaine de petites annonces professionnelles qui ne me semblaient pas dénuées d'intérêt, fier de m'être activé pour remettre le pied à l'étrier. Plein d'énergie et de motivation, je me retrouvais. De l'énergie et puis... Plus rien. Je me suis questionné, j'ai raclé le bloc de doute qui m'étais retombé dessus quand on m'a dégagé de l'OCDE, un parpaing insondable à l'extérieur, j'ai creusé pour définir les bonnes questions. Celles qu'il me faut me poser définitivement. Et ensuite ? Mais encore ? Et sinon ? Maintenant quoi ? Maintenant il faut choisir. Mon Irlande de Noël m'a secouée, puissamment, sans bruit. Je me leurrais. Je sais ce dont j'ai envie, ce dont j'ai besoin et ce qui est à ma portée et j'ai du bol : un projet réunit ces trois facteurs. Je suis instable, je ne suis pas prêt à m'immobiliser, à construire sur Paris. Je n'ai pas de projet autre que mes chimères artistiques. Je suis un gamin dans un corps en friche et un esprit troublé. Qu'est-ce qui me retient ici ?

Pôle Emploi m'a sucré mes indemnités ; de la réussite de mon recours dépend mon projet. Je suis en guerre. Cette radiation abusive, couplée à tant d'autres galères administratives (CPAM, CAF) et aux frasques politiques de l'équipe dirigeante, symbole de la société française en devenir, ne fait qu'aiguiser la lame de mon exil. Une larme ? Non.

Avant d'être un couillon adolescent empoté, j'étais un enfant intelligent. Scolaire mais aussi pertinent, sensé, malin. Intelligent. En CM1 j'avais déjà tout capté. Ma destinée. Back to basics. Dans un mois je sous-loue mon appartement, dans deux mois, direction : l'Australie. Ce n'est pas une fuite. C'est un choix. Un an aux antipodes. J'ai mon visa. J'ai choisi.

En voyage, je ne me suis jamais trompé de route.

3 commentaires:

Jonathan D. a dit…

Je n'envie pas ce retour à l'adolescence, plutôt dégénérescent qu'autre chose. Par-contre, sa conséquence -un an en Australie-, carrément ! See you very soon with Marylin, je t'appelle.

Cédric Darval de Bayen a dit…

J'avais envie de dire quelquechose, mais pas de le formuler.
Voilà.

vvsm78 a dit…

je t'aime. Le mot est fort, le mot est vrai.